dimanche 21 juillet 2019

La chaîne du froid


      Parfois, j'ouvre mon congélateur et me dis : et si une coupure de courant avait rendu tout ça impropre à la consommation ? C'est peu plausible mais arrive de temps en temps. Quand le courant se coupe, neuf fois sur dix, la durée est trop courte pour que le dégel s'amorce. En ouvrant un bac de glace à la vanille, on verrait bien qu'il a eu un problème. Mais un steak haché ? il garderait la même forme et serait nettement plus toxique pourtant.
       J'avais entendu une astuce intéressante autrefois : trouve un petit verre, remplis le fond d'eau. Fais geler. Puis laisse ton verre retourné dans le congélateur. Si un jour, au retour de vacances, tu le retrouves vide, c'est que la chaîne du froid aura été rompue. Le contenu aura fondu à ses pieds.
         Pourquoi pas détourner la même astuce en format miniature ? non parce que mes trois tiroirs de congélation sont petits et on a autre chose à y mettre qu'un verre moitié vide, moitié plein.


     J'ai récupéré une dosette de sérum physiologique de mon bébé, désormais petit garçon de deux ans et demi sonnés, et qui n'en a plus guère besoin.


    Je l'ai laissé geler dans la porte du congélateur, tête en bas. Attention, il s'agit d'eau salée, et comme le sel contrecarre l'action du gel, mieux vaut compter un jour ou deux pour obtenir le résultat recherché...
  
 … qui se manifeste alors par une bulle d'air figée dans la partie basse. Reste à replacer cette dosette dans la porte du congélateur, mais tête en haut cette fois.
     Pourquoi ce jeu d'inversion ? Parce qu'une dosette avec la bulle figée en haut n'inquiète personne : c'est normal. Mieux vaut pouvoir remarquer que la bulle est retombée, ce qui signalera l'incident. Là encore, le liquide étant salé, je suppose qu'il fondrait plus rapidement que le reste du congélateur et jouerait bien son rôle d'alerte.

     Voilà. De petites choses. On pourrait croire que ma vie ces temps-ci tourne autour de la congélation. Elle est tellement plus vaste et mouvementée. Au point de ne pas prendre dix minutes pour s'asseoir et écrire un article. (Là j'exagère, puisque je lis tous les jours, en position allongée. Mais la lecture, c'est la vie !)

vendredi 5 juillet 2019

Un été de présence






 
      Hier soir ont commencé officiellement mes grandes vacances.
     Avec un jour d'avance.
     J'aurais dû être au travail ce matin. Réunions et concertations toute la journée. La canicule a mis la pagaille dans nos derniers plannings : déplacement du brevet, réunions anticipées les jours de grande chaleur (et se concerter par 38 degrés reste peu productif, croyez-moi). En définitive j'ai réussi à corriger mes 34 copies de brevet hier, ce qui m'évite de refaire le trajet aujourd'hui. On a enchaîné par le pot de fin d'année, plus nostalgique que d'habitude car des collègues appréciés partent vers d'autres lieux. Je viens de déposer les enfants à l'école, et me voilà seule à la maison pour la dernière fois avant longtemps.

     Journée bienvenue. Prendre une grande inspiration avant de plonger dans l'été. Deux mois doivent paraître infinis à ceux qui n'ont que cinq semaines de congé par an. Pour moi, c'est long, mais agréablement long, et les jours filent entre les doigts si on ne regarde pas ce qu'on en fait. Comme tenir ses comptes en fait : si tu ne vérifies pas ce que tu achètes, tu es fauché tout le temps, même si tu sembles ne rien acheter de spécial.

     Alors, voilà. Plus de cinquante jours. Déjà beaucoup de choses prévues, mais aussi du temps pour construire, modifier, vivre, se reposer. Pas envie de le gâcher.

     Un petit détail, qui n'en est pas un, me gâche le temps depuis trop longtemps. Ces jeux qu'on fait machinalement sur son écran. Il y a eu Candy Crush, autrefois. Je cumulais deux inutilités, en jouant devant la télé. Bon, en fait, j'écoutais au lieu de regarder, tandis que mes doigts se déplaçaient sur un rectangle lisse pour casser des bonbons virtuels. Un jour j'ai arrêté. Et ça ne m'a pas manqué. Plus tard, mon homme a chargé Toon Blast sur son téléphone. Depuis il y joue très souvent, trop à une époque. Moi pareil.

     Mais pourquoi fait-on ça ?
     C'est facile. Accessible. On a l'impression de résoudre une minuscule énigme, un tout petit défi. C'est fait pour être gratifiant : tu passes des niveaux, tu te sens fort, oh là là. Nous avons tous tant besoin de gratification que même des cases de couleur alignées suffisent à nous faire plaisir. On peut le faire à tout moment, pour combler un creux, pour procrastiner.
     La peur du vide. Du silence, de l'immobilité. Du rien. On remplirait de n'importe quoi.
     Avant-hier, ça m'a tellement agacée que j'ai failli éliminer l'application de ma tablette sur un coup de tête. Et puis, non. J'ai préféré attendre. Non que c'eût été grave ; pour que ce soit un vrai geste mûri au contraire. Qui porte du poids et du sens. Voilà qui semble absurde, au sujet d'un jeu basique consistant à détruire des bricoles virtuelles. Mais ces 1300 niveaux accumulés, combien d'heures de ma vie ont-ils absorbés ? Combien de moments de conscience ai-je laissé filer ? On croit que ces jeux sont gratuits. En vérité on les paye en temps. Notre seule ressource absolument non renouvelable.  La plus précieuse. Le temps, et la conscience de le vivre. 

     Je veux passer un été en étant présente à ma vie. Pas m'enfuir mentalement quelques minutes, au moindre creux. Vivre le creux. Retrouver ces instants-tampon entre deux. Et accepter d'être là où je suis plutôt qu'ailleurs, autrement.

 C'est rien du tout. Mais c'est MON temps. C'est tout.

     Je vais de ce pas supprimer l'application.



Allégée d'une futilité et enrichie en temps. Que l'été commence.

dimanche 30 juin 2019

Chaleur



La vague de chaleur était intense et longue. Moins qu'en 2003, semble-t-il, mais à l'époque ça m'avait moins marquée. Je devais être plus jeune et innocente.
     On lutte comme on peut. Aération de la maison dès 5h du matin chaque jour. Fermeture des volets dès que le soleil menace. Malgré tout, à force, ça chauffe. Deux petites astuces pour limiter les dégâts :

1) entre le store des vélux et la vitre, j'ai ajouté des pare-soleil de voiture. Le modèle tout simple en alu réfléchissant. Cela semble un détail mais a bien aidé à limiter la montée de température. Sur un des velux on a un store anti chaleur extérieur, mais il ne suffit pas.

2) j'ai fait des grelotes pour les enfants. Concept déposé, inventé par… moi. L'idée : pour une bouillotte tu te mets du chaud au lit. Là, c'est du froid. Un bloc réfrigérant pour glacière, glissé dans un sac à vrac en tissu. En faisant courir l'objet sur les draps, on a cette sensation de drap frais qui fait du bien. 

Et pour le reste, un carton sur le haut vitré d'une porte qui prenait le soleil, des fruits et légumes à volonté, faire refroidir les pâtes pour la salade à l'extérieur de la maison, prendre une douche le matin et garder les cheveux mouillés en clim naturelle, utiliser un vaporisateur de coiffeur pour l'effet brumisateur.

dimanche 16 juin 2019

Banane

Parfois, cela sert de lire un livre de 900 pages en anglais sur les économies domestiques . À raison d'une page par-ci, par-là , ledit livre étant stocké aux toilettes. Dans The Tightwad Gazette, l'autre jour, je lis donc : pour conserver les bananes plus longtemps, laissez-les dans un sac plastique bien fermé . Le contraire de ce que je lis ou entends dire ailleurs. Adieu rumeurs, faisons scientifique : j'ai pris quelques bananes et les ai roulées dans un sac plastique.  On verrait bien .
     C'était mardi. Je viens de sortir l'avant-dernière du sac tout a l'heure . Elle était jaune avec des soupçons de vert. D'habitude elles tournent au jaune vif en deux jours.
     Moralité , ça marche. Ne me croyez pas sur parole. Testez. Mais voilà une astuce qui va bien m'aider.

jeudi 23 mai 2019

Deux paquets par jour

     Ce n'est jamais le manque d'inspiration qui me tient éloignée du clavier. Plutôt une échelle de priorités différentes et le manque de solitude - précisons que dans mon monde, le terme "solitude" est nimbé d'un halo bienfaisant. Ce qu'il n'était pas quand j'étais célibataire et isolée, il y a fort longtemps, mais passons.

     Le rythme ces derniers temps m'a amenée à passer à deux paquets par jour. C'est mal, non ? 
     Des paquets de copies. Fin du trimestre, bulletins des classes de troisième, urgence de corrections, ultimes évaluations, puis compiler les notes, extraire des compétences, rédiger des appréciations. C'est fait. J'arrête les copies (…jusqu'au tas de 35 qui m'attendra lors des corrections du brevet).
     En parallèle, mon petit garçon de cinq ans a fait sa semaine sous chapiteau et son spectacle de cirque. C'était un grand moment. Il a découvert le stress de se montrer en public, l'angoisse de mal faire, il a jonglé avec ses foulards, la mine appliquée, concentrée au maximum (et ouvrant au minimum les mains, ce qui a nettement limité les risques de chute… petit fourbe). 
     
     Je n'ai rien d'exceptionnel à raconter, ce qui veut dire que tout va bien, au fond. Allons-y pour le désordre.

- enfin trouvé un rythme de sommeil qui semble convenir puisque le réveil sonne désormais à 5h20 pour moi (au lieu de 5h) et je me réveille presque à chaque fois quelques minutes plus tôt. Mon corps a intégré.

- lessive à 90 degrés en ce moment même pour des draps blancs. C'est si rare, une telle température, que je me surprends à sentir l'odeur de lessive, de tissu, de caoutchouc chaud dans l'entrée. 

- il me reste cinq livres à lire sur mon énorme tas d'environ 60 volumes il y a un peu plus d'un an. J'ai déjà racheté des successeurs… mais voilà le deal : j'attaque une pile de dix livres quand la précédente est finie. Et je ne peux pas avoir plus de dix livres d'avance. Ce qui va me faire trépigner devant ces livres que j'ai ENVIE de lire là, maintenant, tout de suite. Mais ce qui me pousse aussi à m'enfoncer dans ceux que j'ai déjà et qui sont, au fond, passionnants, bien que légèrement hardus. Un livre de 400 pages en anglais sur les Amish, un livre interminable en anglais toujours sur la grande dépression au Canada, avec  vocabulaire argotique pour pimenter… et pourtant j'aime les lire. Par petites touches. Si tu dois avaler un kilo de farine, fais-le cuillère par cuillère. Et en chemin, tu y prendras peut-être plaisir !

- deux soeurs ont été malades mardi à l'école des enfants et la psychose de la gastro a resurgi. Je suis la seule à psychoter, soyons claire. Pourquoi cette éventualité m'inquiète-t-elle à ce point ? Au pire, on est malade. Y a pas mort d'homme. Je pense que c'est le couperet, la possibilité prête à tomber, ce type de situation, que je supporte très mal. C'était pareil pour mes accouchements : j'admettais qu'ils devaient avoir lieu (forcément) mais ne supportais pas l'imprévisible. De ne pas pouvoir savoir, d'aucune façon, quand, comment, cela se passerait. Je pense être une quiche intersidérale pour appréhender l'imprévisible. Car autour de moi, personne ne s'émeut de ce genre de choses. Bon. Tant pis. Je suis une quiche. C'est bon la quiche.

- j'ai toujours rêvé d'un cèdre du liban. Arbre majestueux, occupant l'espace comme une vraie personnalité dans le paysage. Nous sommes allés à une foire aux plantes il y a peu. Et là chez un vendeur de bonsaïs (!) d'adorables petits cèdres. Pas travaillés en bonsaïs pour le coup, prêts à l'être… ou pas. Le nôtre est désormais planté dans le jardin et dûment protégé de grillage (contre les chevreuils et les lapins) et d'une touffe de mes cheveux (contre les chevreuils, très efficace, paraît-il). Il domine l'espace de ses vingt centimètres de hauteur… pour la majesté on patientera !

- Depuis dimanche, le soir, je monte tôt dans la chambre. Mon homme regarde Blacklist sur Netflix. Je suis lasse de ces séries où le crime dégouline, et de ces atmosphères sombres et anxiogènes juste avant le coucher. J'évite même de regarder les informations ces temps-ci, qui ne semblent pas chercher tant à informer qu'à faire flipper le monde. Comme toujours. Chaque soir, je suis montée, et j'ai regardé un épisode d'un dvd génial emprunté à la bibliothèque : Un jour, je serai danseuse. Reportage tourné au conservatoire de Paris. Le même format que celui tourné à l'opéra et dont on a eu la suite, cinq ans après, diffusée il y a peu sur Arte. Eh bien ce reportage est génial. Une demi-heure en immersion, dans le quotidien, le travail si intense et précis de la danse classique et / ou contemporaine. Les exercices, les commentaires, les façons d'être de chacun. La dureté des enseignants parfois, ou leur humanité. Il me semble que, comme dans mon modeste collège, la méchanceté n'est jamais utile et souvent contre-productive. Certains font avancer les autres en les aiguillonnant. D'autres à coup de reproches. C'est dur. On peut avoir raison sur le fond et se planter sur la forme. Je vais veiller d'autant plus à ne jamais dire quoi que ce soit de méchant des élèves et aux élèves. A quoi bon ? Ce n'est pas ça qui peut les motiver. Une collègue en colère disait l'autre jour d'une élève qu'elle avait "un QI très limité". J'ai trouvé cela grave. Soit c'était faux, et donc pure méchanceté. Soit c'était vrai, et grave de juger. Je connais l'élève en question. Elle est dans une phase "ado évaporée". Ok. On peut tous se montrer un peu bêta. De là à être catalogué… à quoi bon ?Et là je m'égare, mais ce que je vois chaque soir est bien mieux que ça : la perfection du geste, le dilemme entre exactitude et lâcher prise, les moments de miracle quand les deux se confondent. Une des étudiantes disait : quand on danse, on ne peut pas cacher qui on est. En effet. C'est ça qui est beau.

Et stop. Nous sommes jeudi matin, mon moment de liberté. Je vais finir de changer les draps, lire, faire un peu de danse à la barre, et autres petites touches en liberté, sans enfant à la maison, seule avec le soleil.

jeudi 2 mai 2019

Hammershøi, peintre du minimalisme

   
  Il y a quelques jours, je suis allée découvrir l'exposition Hammershøi au musée Jacquemart André. Très joli musée, au passage, que vous aurez bonheur à découvrir si vous ne connaissez pas. Un ancien hôtel particulier. La grande porte cochère. Les pièces encore meublée, le petit jardin intérieur… Le lieu en lui-même mérite une visite. Mais en plus, leurs choix artistiques ! Mary Cassat l'an passé ! Hammershoi à présent ! 


     Les salles d'exposition sont petites et peu nombreuses - huit ? on découvre donc un nombre assez réduit d'oeuvres, mais représentatives de l'artiste et de ses différentes phases de création. 
     Quand je visite une exposition seule, j'ai pris l'habitude de le faire en deux étapes : une déambulation libre dans tout l'espace du musée, puis un second passage pour voir de plus près les oeuvres qui m'ont le plus touchée. En entendant discuter les gens entre eux, je mesure la chance que j'ai de le faire seule : pas de babillage, de verbiage creux. Juste l'oeuvre, là, en face. Pas de place pour les discussions de politesse. Car il faut le dire, j'ai rarement entendu des commentaires stupéfiants de subtilité. Peut-être n'en ferais-je pas plus moi-même. Autant me taire.

     Alors, c'était comment ?
     Monochrome. Assez amusant de voir à quel point sa palette est réduite, au sens technique du terme : la petite vidéo qui introduit l'expo montre, à un moment donné, la palette en bois du peintre et les restes de peinture séchée qui la recouvrent. On a toutes les nuances de gris, de blanc, de bleuté. Guère autre chose. 
      Regrettable ? oui et non. 
      Cela manque peut-être de fantaisie. Quand tu passes dans l'expo et que tu repères un tableau "en couleur", tu sais d'un oeil que c'est celui de son beau-frère, pas le sien ! pourquoi se priver des couleurs de la vie ?
     Et en même temps, c'est lui. Pas besoin de fioritures pour dire. Pas besoin d'ornement. Ses toiles sont stupéfiantes de narration alors qu'elles ne racontent aucune histoire. Une chaise, de dos, au loin, dans un rai de lumière, et on sent la chaleur du jour, on devine presque le parfum du dernier occupant ou le fumet qui parvient de la cuisine. Une femme de dos nous laisse lire davantage de sentiments par la posture de ses épaules que bien des femmes de face chez bien des peintres. Comment peut-il être si expressif sans expression ? C'est un mystère. 
      En parlant de mystère, j'ai passé un moment devant une toile représentant une étude de boulangerie. La lampe qui pendait au plafond paraissait, comment dire, véritablement éclairée. J'ai observé, changé d'angle, vérifié l'installation. Certes, les spots de la salle accentuaient le phénomène. Certes, le peintre avait usé d'une peinture d'un blanc à peine jaune contrastant à souhait. D'accord pour les astuces techniques. Mais quand même. Je le jure. Cette lampe, dans ce tableau, EST ALLUMEE ! ou donne tant l'impression de l'être que je ne m'en suis pas remise. D'ailleurs, dans le catalogue de l'exposition, je suis allée rechercher l'image et… mon sentiment subsiste. Il est fort, ce Vilhelm !

     Une citation au mur, que j'ai oubliée (en piètre reporter) parlait de lumière et de silence. Ses intérieurs dépouillés évoquent la paix. Pas le vide. Même lorsque personne n'est là, il s'agit d'un appartement. Ce lieu qui parle des habitants même en leur absence. Il n'est besoin de rien d'autre qu'une certaine lumière, sur un meuble "luisant, poli par les ans" (dirait Charles) pour créer de la chaleur, de la vie. 
     Au fond, c'est toute l'âme nordique du minimalisme qui se dessine là. Où certains voient du vide, voyons de l'espace. Où certains voient du dépouillement, voyons l'essentiel, l'humain. Et la lecture du temps, par l'angle du soleil. Le temps qui passe et les sensations qu'il procure lisibles par la taille du carré de lumière sur le mur du fond. On a tous des souvenirs anodins de ce genre, et pourtant chevillés à l'âme : le bruit des mouches qui bourdonnent dans une chambre, l'été, quand il fait trop chaud et que le volet baissé crée d'étranges reflets sur le mur d'en face. On est enfant et on s'ennuie. On s'absorbe dans ses sensations. Plus tard on se souviendra. Et un jour, on saura que dans cet ennui, on avait vécu. 

      Alors, oui. J'ai envie de davantage de couleur dans mon quotidien que ce peintre n'en montre dans ses toiles. Mais j'en absorbe le contenu comme celui d'une profonde sagesse vers laquelle il serait bon que je chemine.

mardi 23 avril 2019

Ce qui ne s'apprend pas

     Il y a quelques jours, l'évidence m'a sauté au visage.
     Cela fait des années que je réfléchis au côté néfaste de la râlerie, que j'essaie de me rééduquer, que je constate mes progrès et mes limites. Depuis 2013 je m'auto observe, j'avance un peu, je vois aussi comment les autres râlent en toute impunité ce qui a le don de saper mes efforts, preuve qu'il me reste du chemin à parcourir.
     Mais je n'avais pas fait cette corrélation pourtant évidente :
     Je râle parce que je suis stressée.
     Je suis stressée.

      Je ne me sens pas particulièrement stressée, au quotidien. Les gens qui me côtoient diraient sûrement que je ne m'inquiète de rien. Une collègue m'a rapporté une fois qu'une élève avait dit de moi "Oh, mais elle, elle est super zen, c'est impossible de l'énerver !". Et c'est un peu vrai.
       Je suis peu stressée.
       AU TRAVAIL.
       A la maison, il en va tout autrement. En moi, ça bouillonne. J'ai mille choses en tête, les contraintes horaires, les envies, les nécessités, les interruptions, une fois, deux fois, dix fois, par un, deux, trois enfants, et je ne peux pas vivre à mon rythme. Je me prends à rêver de grands moments de solitude. Le jeudi, jour off, est celui où je devrais relâcher cette impulsion. Mais je tiens tellement à y faire beaucoup que je me mets une autre sorte de pression : vite, ça, et puis ça, et puis faire mes 10000 pas, et puis lire ce livre, ah et celui-là, et le ménage, et cuisiner, et …

       J'ai toujours dû avoir un fond d'anxiété. De ce que j'en sais, la seule musculature qu'ont mes abdos est due au fait que je les contracte sans arrêt, par réflexe. Le corps ne se détend vraiment que dans le sommeil (ou un bon bain chaud, avec un livre) (mais pas trop longtemps parce que vite il faut aller dormir pour se lever tôt).

       En fin de compte, dans ce domaine, on n'a jamais aucune aide institutionnelle. A l'école, on t'apprend la conjugaison du futur antérieur, pas à respirer. La localisation de la Volga mais pas à faire le ménage. Les réactions chimiques du zinc mais pas à compter tes sous.

        Je ne rejette rien de tous ces apprentissages. Tant mieux qu'ils soient là. Mais pourquoi, pourquoi à aucun moment ne donne-t-on de pistes aux enfants, ou à défaut aux ados, ou à défaut aux adultes, sur ce qui les concerne TOUS, tous les jours, voire chaque minute ?

           Je dois apprendre à respirer. J'ai croisé la cohérence cardiaque, la méditation. Je sais que ce serait la réponse, mais mon problème est d'aller trop vite, vite, vite, et comment ralentir pour absorber la réponse ?
            Je n'ai jamais su faire le ménage. Dans ce domaine, comme dans beaucoup, tu te construis selon ton milieu, en imitation ou en opposition. La façon dont fonctionnait ma mère ne m'a jamais convenu. Je n'ai pas pour autant trouvé un fonctionnement optimal non plus.
             Je me souviens, à l'école primaire, qu'on nous ait expliqué (une intervenante extérieure) ce qu'étaient les intérêts bancaires. Quoi ? Tu pouvais GAGNER DES SOUS juste en laissant ton argent à la banque ??? incroyable. Pour la gamine de neuf ans que j'étais, c'était vertigineux comme idée. Toute petite initiation, certes. Mais quelques décennies plus tard, je me souviens encore de l'avoir eue, preuve que c'était plus important qu'il n'y paraît.

       Alors, en attendant il reste l'autoformation. Je lis des livres, comme toujours dès qu'il s'agit d'apprendre. Je teste, j'essaie d'avancer. Je commence "L'effet Télomère", histoire de me convaincre que le stress doit reculer dans ma vie. De le voir en face. Je vais lire "Clean my space", après avoir il y a longtemps beaucoup réfléchi grâce au livre de Marla Cilley "Sink Reflexions". Je lis beaucoup de livres sur l'indépendance financière.

     Mais toutes ces pistes pourraient être lancées tellement plus tôt. A sept, huit ans, un enfant est tout à fait apte à comprendre que respirer en paix (geste qu'on peut faire à tout instant) et non de façon saccadée et pressée (mon réflexe depuis toujours) a un effet profond sur le corps. Que l'argent se gère facilement si on sait quoi faire. Que quelques principes de régularité suffisent à garder un intérieur accueillant. Et j'ai encore l'impression de balbutier dans ces domaines.

     Retour des enseignements ménagers à l'école ? non. Pas forcément. Mais il est de mauvaise foi de considérer que toutes ces choses ne s'apprennent pas et sont évidentes. Personne ne sait les faire de la façon optimale dès la naissance. On respire, par nécessité. On vide la poubelle, idem. On ne dépasse pas le découvert autorisé, idem. Mais on pourrait faire tellement mieux pour nous et autrui, avec une impulsion. Et attendre que nos parents nous enseignent ce qu'ils n'ont jamais appris serait illusoire. J'aurais aimé parlé de yoga avec ma mère, tiens. Voilà qui l'aurait fait doucement rigoler.

      Work in progress, donc. Un chantier perpétuel, voilà comment je me sens. 
     Mais je connais mon envie d'apprendre, suis têtue, et trouverai mon souffle !