jeudi 8 avril 2021

Automatique

Les petites voix par Lauret


    Je lis en ce moment - entre autres choses - un livre sur l'intuition.

    Jetons un voile pudique sur le fait que

1) les confinements ont fait grimper mon stock de livres (surtout, ne pas manquer) et le font atteindre une bonne trentaine de volumes en attente, contre dix d'habitude

2) j'en emprunte toujours autant en bibliothèque, même davantage (car elles en prêtent plus à chaque usager), ce qui ne fait pas chuter ma pile à lire

3) la flemme me rend plus facile d'acheter immédiatement un livre qui m'intéresse au lieu de noter son titre pour me le procurer un jour, et puis, hein, il faut soutenir les auteurs, non ?

4) j'ai acheté l'autre jour Les Belles Images, de Simone de Beauvoir, chez ma libraire du coin, sauf qu'il dormait dans le carton de stock depuis un mois (j'avais eu l'intention de l'acheter, l'avais-je fait ? En fait, oui. C'est là où tu comprends que tu dois reprendre les rênes)

5) j'écoute un livre en voiture (mais je ne conduis plus guère ces jours-ci) et un autre quand je marche

     Bref. En ce moment, donc, je lis ce témoignage / étude / réflexion de Christelle Lauret. Intéressant. Car on méprise l'intuition sous prétexte qu'elle n'est pas rationnelle mais ne répondrait-elle pas à un fonctionnement logique de notre être, de notre cerveau, dont on ne maîtrise pas les règles ? 

    Tout comme l'énergie électrique a dû sembler brutale, arbitraire, incontrôlable tant qu'on ne savait pas sur quoi elle reposait, j'imagine.

     Dans le passage que je lisais à l'instant, elle parle de l'effet d'amorçage (p.236). Qui me parle car je l'ai déjà constaté. Si tu t'installes sur une chaise ferme et non un fauteuil mou, tu es plus à l'aise pour une négociation ardue. Toute la méthode Flylady, exposée par Martha Cilley dans Sink Réflexions (une méthode pour reprendre en main sa maison, son ménage) repose sur l'idée qu'il faut de petits conditionnements positifs, parmi lesquels : "Each morning, dress to lace up shoes" - habillez-vous et enfilez de vraies chaussures. On ne télétravaille pas de la même façon en jogging mou et en tailleur veston. La différence doit s'entendre au téléphone d'ailleurs (m'en fiche, je téléphone pas, alors je corrige mes copies sous la couette - mais j'ai besoin du bureau rectiligne pour taper des cours et communiquer avec les élèves). Gretchen Rubin dit dans Opération Bonheur que quand elle se sent fatiguée, elle agit comme si elle était pleine d'énergie pendant quelques minutes, et la fatigue passe. De même, si je me sens vraiment mal au début d'un cours (ça peut arriver), le meilleur remède est de faire comme si de rien n'était : au contraire, s'agiter, être réactive, s'immerger dans l'activité met de côté la fatigue / le mal de ventre / l'angoisse ou tout autre empêcheur de tourner en rond.

        Est-ce magique, stupide, trop facile ?

       Non. Ce phénomène repose sur des fonctionnements corps-esprit qui ont été encore peu étudiés, mal décryptés par la science, ce qui nous autorise à les mépriser, et ce qui est bien dommage car nous les avons déjà tous expérimentés. Qui n'a pas sa chanson remonte-moral, son odeur qui réconforte ? Alors ?

Hier, j'ai senti ce parfum. C'est une de mes "missions" d'avril : humer et analyser chaque jour un nouveau parfum (qui a dit qu'il fallait se coller des missions désagréables ?). J'ai à disposition un lot d'échantillons commandés sur la boutique Jovoy. Même pas peur du confinement. 

           C'est une merveille. 

           N'en disons pas plus. Juste, une merveille. 

           (et comme chacun sait, en ce domaine, la merveille des uns sera le déchet des autres, mais tout de même, il mérite d'être au moins senti).

            J'avais lu la pyramide olfactive. Savais que j'y croiserais de la myrtille et du maté. Je pense que ce sont ces notes qui m'ont joué un tour : le mélange des deux faisait surgir à mon esprit, dès que j'approchais mon nez du poignet, l'image d'une tige de rhubarbe vieillissante, recroquevillée sous un soleil de plomb. 

             Je suis quasi certaine qu'il n'y a pas de rhubarbe dans ce parfum. D'ailleurs, je reconnais nettement la note de maté (ça me donne envie d'en boire à nouveau) et je sens sa proximité végétale avec de la vieille feuille séchée encore sur pied. Bref : mon cerveau identifie les deux notes séparément mais mon esprit en fait surgir une autre réalité.

        Est-ce que tout est à l'avenant ? Est-ce que nous passons notre existence à voir des évidences qui sont des miroirs déformants ? Cette personne qui nous a toujours paru froide et un peu désagréable, ignorons-nous juste qu'elle est rongée par une maladie chronique douloureuse, ce qui lui donne l'air acariâtre ? Allons-nous voir au-delà ? Ou tirons-nous des conclusions rapides ?

            Savons-nous sortir des préjugés quand ils s'imposent à nous aussi spontanément qu'une tige de rhubarbe dans une senteur qui n'en contient pas ?

mardi 2 mars 2021

Joseph



           Joseph, il faut qu'on parle.
          Non mais t'es sérieux, là ? Désolée mais je ne vais pas y aller par quatre chemins. Ce qui ne servirait plus à rien, tu en conviendras - tu en conviens n'est-ce pas ? Je peux te faire répondre ce que je veux. 
            Pratique. 
            Désolant.
            
           J'attendais tellement de toi. Je suis tellement déçue.
        
           Tout a commencé ce soir d'il y a quoi, deux ans ? Sais plus. Tu parlais à la télé. Je n'avais jamais vu ni ton nom ni ta tête, et on devait être quelques centaines de milliers dans le même cas derrière l'écran.
            Je ne sais même plus tellement ce que tu as dit, mais tu as dû être salement convaincant, Joseph. Parce que ma première pensée a été : "Il FAUT que je lise ça". Tout sonnait juste chez toi. Authentique. Tu étais la conjonction de la littérature, de la sociologie et de la vie ordinaire. Tu étais tout ce que j'ai toujours aimé lire. 

            Tu as dû être salement convaincant car à la première occasion (le lendemain ? la semaine suivante ?) je suis passée à la librairie, la vraie-avec-Marie-Claire-derrière-le-comptoir parce que je ne me serais pas vu feuilleter ton bouquin dans une grande enseigne en chaîne, pas avec le message que tu semblais y délivrer.
            Elle n'avait pas le livre en stock. Elle me l'a commandé. Tu avais dû avoir un peu plus de succès que prévu parce que visiblement ce n'était pas simple d'en obtenir un exemplaire. 
            J'ai lu depuis que tu as totalisé 20 000 ventes avant même d'obtenir le prix Roblès à l'automne dernier. Alors évidemment, un chiffre, c'est dur à évaluer. Mais un livre prometteur est édité à 5000 exemplaires, dont une partie repart souvent au pilon. Et le tien a été depuis réédité en Folio. C'est pas une victoire, ça ? Tu peux être fier. Enfin dispo pour les poches et les budgets de prolo. La littérature à portée de tous. Sans rire, tu as de quoi être fier.

            Et puis évidemment, ton livre, je l'ai lu.
            Il était tout ce que j'aurais pu imaginer et tout ce que je n'aurais jamais pu imaginer, faute de l'avoir vécu. Une révélation. Il m'a tellement sidérée que je suis allée rédiger un avis sur Amazon, moi qui le fais si rarement, en me disant que c'est là-bas que le quidam va chercher des avis (je suis un quidam qui le fais souvent), et que les gens méritaient de comprendre à quoi s'attendre : un grand texte. Une claque. 
            Alors, oui, il y aurait aussi l'avis du gars qui trouverait que causer usine de crevettes c'est pas poétique. Depuis quand tu t'es proclamé grand poète ? Tu l'es par essence, comme tous les grands. Et puis non, pas de la poésie, ni de la prose. Tu as créé "la ligne". On te lit comme une ligne de vie. C'est hypnotique. Riche et mouvementé comme la ligne de l'encéphalogramme, ou du battement cardiaque, sur le moniteur d'hôpital, celle qui s'arrête et s'aplatit en faisant biiiip au pire moment alors qu'elle ressemblait au schéma d'une étape Tour de France dans les Alpes sur le programme télé deux secondes plus tôt.

        D'ailleurs, ton livre, j'en ai parlé. Je l'ai relu. Je l'ai même prêté à un collègue allergique à la lecture, en me disant "S'il bloque sur ça, je capitule". Il me l'a rendu au bout d'un quart d'heure de feuilletage en disant que non, vraiment la lecture, c'est pas pour lui, mais il voyait ce que je pouvais trouver d'intéressant là-dedans. J'ai capitulé. Il ne lirait jamais, tant pis pour lui. Il t'avait lu dix minutes, tant mieux pour lui. C'était le mieux qui pouvait lui arriver en ces circonstances.

        Depuis je l'ai offert, deux fois. J'ai triché en le glissant deux années de suite dans mes défis lectures : 2019 et 2020. 

        A vrai dire j'attendais de tes nouvelles. Pas forcément tout de suite. Un livre, ça se peaufine, ça se présente quand c'est prêt, ça ne se calcule pas. Tu n'es pas auteur de fictions standardisées. Ce que tu écris vient de toi et pas de ce que les gens veulent en lire. 

            Je ne m'inquiétais pas.

            Jusqu'à ce que le couperet tombe, la semaine dernière.
            "Ah, j'ai entendu un truc à la radio, zut, c'est qui déjà... je me suis dit, il faut que je lui dise... quelqu'un qui est mort, 42 ans..."
            Merde. Mon âge. C'est indécent, ça (j'espère me dire la même chose quand j'en aurai 90).
            Et il ne retrouvait plus le nom... Ah zut...qui déjà...mais si bien sûr tu connais...

            "...Joseph Ponthus !!!".
            Incrédulité. Quoi ? Il était sûr ? Mais ...mais mort de quoi ?
            Dans l'intervalle de la réponse, penser au suicide, l'écarter tout de suite. Ce serait bien confortable. Une mort "choisie" semble moins injuste, bien que. Mais ça ne collait pas.
            "Cancer". 
            Le temps d'entendre ce mot, j'avais déjà tapé ton nom dans la barre de recherche Google.

            Joseph, tu abuses. 
            Je les attendais, moi, tes livres. On devait être un certain nombre dans ce cas-là. Tu te fends d'une ironie du sort involontaire en ne retournant plus à la ligne et en permettant à tous de faire des blagues tristes sur le "point final" et autres images typographiques.

            Depuis quand on meurt à 42 ans ?
            Depuis quand on meurt quand on a des choses à dire ?
            Et si je meurs, moi, est-ce que j'aurai dit ? Et si tu étais mort quatre ans plus tôt, avant A la ligne, aurait-ce été la même mort ? Non, bien sûr. Tu as vécu, as existé et partagé.
            Merci.
            Mais merde, quand même, aussi.

            Tu vois, la photo ci-dessous ? une vision familière. J'ai dû retrouver ton bouquin dans ma bibliothèque pour la faire. Pas moyen de mettre la main dessus alors que je l'ai triée il y a quoi, trois semaines ? Et je me souvenais t'y avoir vu. Je le savais. Alors quoi ? Là aussi tu avais disparu ? Pénible, Joseph, tu me gonfles. Reviens bon sang.

            Et puis un éclair. Ma petite étagère de mes livres préférés du monde entier. Ceux qui ont représenté une étape, un choc. Improbables et dépareillés; tous relus, tous importants. 
              Tu te cachais là, Joseph. Sur cette étagère.
              Je vais t'y laisser, en bonne compagnie.

            J'avais déjà trouvé ton nom bizarre, sans me poser plus de question. Joseph Ponthus. Cela faisait beaucoup de H pour un seul Homme. Je n'avais jamais pensé que c'était un pseudonyme. Bien sûr que si, Baptiste Cornet, tu vois, tu es démasqué. Je ne sais pas d'où te venait ce choix et tu ne voudras plus répondre à présent. Je demanderai à internet, il sait tout. Mais il a moins de style que toi.

        Nous avions le même âge. 
        Nous n'aurons plus jamais le même âge, du moins, sans vouloir t'offenser, je l'espère.
        Mais j'aurais bien aimé.

jeudi 18 février 2021

Mettre à plat


        Mettre à plat. 
        Etre à plat.

       Les deux expressions sonnent pareil, à une consonne près. Elles ont un sens bien différent. 

    Vraiment ?
        
    Ci-dessus, l'état de mon coin bureau depuis, ma foi...des mois ? davantage ? Des piles de livres qui s'effondrent. Des objets en tous genres ayant rejoint les étagères par simple attraction de proximité : "Où je vais poser ça ? ici, en attendant..." En attendant quoi ? Le déluge ? Le prochain confinement ?
    En attendant de décider. 
    Car ce lieu criait haut et fort la mise en berne de mon pouvoir de décision.
    Ce n'est pas tant la fatigue visuelle du désordre. Ce n'est pas tant le dérangement esthétique. Ce n'est pas tant le volume total. Mais le poids des actions suggérées. 

Une pelote de laine sur l'étagère : vestige de cette fois où j'ai vu quelqu'un tricoter à la télé et ai ressenti une brusque envie d'en faire autant, comme quand j'étais petite, pour voir, pour la sensation des mailles entre les doigts et des aiguilles qui s'entrechoquent.

Un vieux t-shirt en boule : pour le découper en lanière et fabriquer un tapis tressé, d'ailleurs tout un carton est plein de ces tissus à divers stades de transformation, bien que le projet soit en veille pour l'instant.

Sur mon bureau, un garage Pyjamasques avec lequel mon fils jouait ce jour-là, et qu'il pose sur le seul espace que je tiens à garder dégagé, à savoir le dessus de mon bureau - seul espace qui se retrouve donc vite envahi par les jouets.

Sur les cartons, des piles de papiers reçus et que je ne sais pas comment classer.

A droite, un petit meuble ajouté à la Toussaint et toujours pas investi d'autre chose que d'éléments au hasard. Je comptais y constituer une petite sélection de mes livres préférés.

Tous ces affrontements repoussés à un hypothétique "plus tard". Lourd, malsain, poussiéreux, pénible.

Par certains aspects, j'étais à plat. Alors autant pousser le bouchon un cran plus loin, une consonne plus loin. Mettre à plat. Evacuer, trier, dépoussiérer. Quitte à être mal, autant reconstruire sur une base saine.

Comme je suis naïve j'espérais m'en tirer en une journée. C'était la semaine dernière.


    J'ai entrepris d'empiler mes livres sur le coffre ancien. Calcul pratique et stratégique :
- une grande surface plane pour organiser le contenu de l'étagère
- une nécessité absolue de finir rapidement car le coffre contient le bois de chauffage, or il faisait -4 degrés ce jour-là.

    Naïve mais lucide tout de même. J'ai sorti quelques bûches du coffre avant de commencer. Au cas où.

    Puis, les opérations qu'on connaît tous. Vider, poser ailleurs, dépoussiérer, nettoyer. Le plaisir physique de toucher ces volumes qui m'accompagnent depuis des années. Ces questions : "Je le garde, lui ? Et celui-là, de quoi il parle, déjà ?". Ces réponses parfois viscérales, "lui, pas question de l'ôter, il faudrait me passer sur le corps!", qui me font prendre le petit livre de poche tout corné contre moi, farouche comme un enfant se cramponne à son doudou, et me montre que là, on touche au coeur, au corps, au noyau dur de ce que je suis. 

    Bonne nouvelle. J'ai donc un coeur et un noyau dur. Quoi qu'en pensent quelques-uns. "Pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu'ils font", disait Jésus, et j'aurai du mal à boxer dans la même catégorie niveau grandeur d'âme. "Pardonnez à vos ennemis : ils vont détester ça !" avais-je lu une fois, et ça m'avait beaucoup fait rire.

    Alors oui. On met à plat. On fait le tri de ce qu'on est, de ce qu'on veut. On revoit qui on était. Qui on est resté. Le monde entier (notez le ton mélodramatique) pourra vous jeter l'opprobre, vous êtes toujours cette petite fille qui lisait fébrilement ce roman sur la danse qu'on ne la laissait pas pratiquer (et qu'elle pratique depuis). Personne n'aura le pouvoir sur ça. 

    Un aveu : le soir venu, tout n'était pas trié. Loin de là. Mais j'avais dégagé assez d'espace sur mon bureau (en commençant par ôter le garage Pyjamasques) pour retirer les piles restantes de la malle.



     Est-ce parfait ? Non, car parfait n'est pas humain. Parfaire, c'est finir jusqu'au bout, c'est courir à la mort. La bibliothèque est un organe vivant, mouvant. Organique. Il faut juste lui laisser de la place aux entournures. Quelques chantiers encore en mal d'être traités. Mais ça viendra. Un cadre à accrocher. Des papiers à trier. Une cape de super héros à finir de coudre.

    A présent je me reconnais dans ce que je vois. Il se dessine des thématiques, des centres d'intérêts dans ces piles d'ouvrages assemblés. De l'ordre, des envies, des intentions. Moins de pression. 
    
    Des partis-pris.

    Prendre parti, c'est élire, s'engager.
    C'est aussi éliminer, éloigner. Ne pas faire l'unanimité. Parfois déplaire, peut-être dégoûter. 
    Soit.
    C'est toujours mieux que le mol entre-deux, le grand flou, l'indécision, l'attente.
    Alors à plat ? Oui. Encore. Sûrement. 
    Mais (m)être à plat, est-ce si grave ? 

jeudi 28 janvier 2021

L'autre

    La voilà, la vraie richesse, la vraie valeur, la seule au monde qui fasse sens.

    Quelque chose qui ne coûte rien mais offre tout.
    Quelque chose que nous pouvons tous décréter prioritaire dans nos vies.
    La seule chose qui donne sens à une existence. Qui vous fasse traverser les tourmentes avec la garantie qu'on vous réceptionnera à l'autre bout, comme des pompiers en cercle autour d'une toile tendue encouragent l'habitant de l'immeuble enflammé à sauter.

    La richesse, c'est vous. C'est toi. C'est cette personne qui compte pour toi, pour qui tu comptes, et qui fait en sorte que tu le saches.

    Des magnats du pétrole échangeraient des palais de marbre contre un mot d'amour de leur enfant.
    Des Procureurs de la République enfreindraient des lois pour venir en aide à qui ils aiment.
    Des âmes désespérées reprendraient espoir pour trois mots sur un écran, "Comment tu vas?", envoyés comme ça, pour savoir, par souci, par attention.

    J'aime bien recevoir des colis dans ma boîte aux lettres. Le côté cadeau de Noël, le paquet à ouvrir, l'objet à découvrir. J'ai quatre ans dans ma tête. 

    Mais en vérité, des cadeaux, des vrais, j'en reçois tous les jours. 
    C'est une série de SMS, spontanés parce que hop, une pensée a traversé l'esprit de quelqu'un qui m'en fait part, ou pour poser une question. Ou un SMS en réponse à un des miens. 
    C'est une série de mails, où chacun donne une miette de soi et on fabrique un joli gâteau aux parfums mélangés.
    C'est un paquet dans ma boîte à lettres, envoyé par une amie, qui y a glissé des produits locaux, le savon fabriqué par un ami d'ami, une cuillère en bois faite par un artisan anglophone installé près de chez elle, et "des carambars pour caler le colis" et faire plaisir aux enfants.
    C'est un mot glissé entre deux portes, "Comment ça va, toi ?" "Tiens, j'ai repensé à ce qu'on se disait l'autre jour", "Faudrait qu'on discute plus souvent".
    
    C'est le partage. Fait de mots. De pensées envoyées vers. De regards chargés de. C'est se montrer mutuellement son humanité et ne pas chercher à cacher les failles. L'humanité est faite de failles. La faille, cet espace qui permet de jeter des ponts, de traverser des rives.

    Alors, c'est simple, ça ne coûte rien.
    Aujourd'hui, je dirai "merci" plutôt trop que pas assez. Je demanderai à quelqu'un comment il va. Je croiserai un regard et m'y plongerai sereinement au lieu de vite passer à autre chose. Je sourirai même derrière le masque parce que le sourire traverse tous les masques et les masques de sourire ne dupent personne. J'écouterai mon enfant quand il me parlera de son terrriiiiiible bobo du jour, et je ne me moquerai pas quand il me dira qu'il n'a pas dormi de la nuit, même si je sais que c'est impossible (...bon... je me suis un peu moquée quand même...petit bonhomme, selon toi tu es resté éveillé de 1h à 7h du mat et tu ne serais pas venu t'en plaindre pendant tout ce temps? je te crois pas...). 
    
    Ajoutez toutes les barrières du monde, les distances, désinfectons-nous comme si nous étions tous un tas de misérables virus, rien ne nous ôtera cela : les mots, les regards, et le pouvoir de les partager.

lundi 11 janvier 2021

Des jours comme ça

     Il y a des jours comme ça où tu as mal dormi.

    Le cerveau en ébullition, trop chaud, comment on peut résoudre un problème de cette taille-là? trop froid, mais fais quelque chose, j'essaie pourtant, ça donne quoi ? je sais pas. Tu t'endors, te réveilles à moitié, dix fois, vingt fois, la conscience à la ligne de flottaison du sommeil, qui remonte comme une bouée.

    Il y a des jours où tu te dis que "Frugale", c'était bien mignon comme programme politique mais tu n'as pas envie de boxer la catégorie mignon. 

    Oh que non. 

    Tu es prête à en découdre.

    Des jours où tu te moques de ceux qui se présentent en disant : "Moi, je trouve que la guerre c'est mal et j'aime pas l'injustice". Sans blague.

    Et ceux où tu sens qu'en fait, l'injustice pourrait te pousser à la guerre.

    Il y a des jours où aller bosser tient du western.

    Heureusement qu'ils sont nombreux dans le camp des gentils et pas tellement dans le camp des méchants (un seul - mais un gros).

     Heureusement qu'il y a les nuits.

     A condition de dormir. 

    Ce que théoriquement, je suis en train de faire, là, tout de suite, non ? Ah non. Semblerait que non. 

    Alors on passe au somnifère : cinq pages d'un livre, dix pages d'un autre. De la beauté sensorielle et de l'humour anglais. Atlas botanique parfumé, de Jean-Claude Elléna, et Un tout petit monde, de David Lodge.

    Il y a des jours où tu es presque contente que ça aille mal, parce que le chemin est ouvert : on est en route pour que ça aille mieux. L'heure la plus sombre juste avant le lever du soleil ? sais pas. La plus froide, c'est certain.

    Tu as fait tes dix mille pas. Tes heures de cours. Dit bonne nuit aux enfants. 

    Tu peux dormir.

    Ou pas.

mardi 5 janvier 2021

Malle dissimulée


    Elle attendait près du lit, patiemment, cette BD. Offerte à la Toussaint par une amie de vingt ans, une amie qui était déjà là quand je bouclais mon mémoire de maîtrise sur Gide, Kafka, Anaïs Nin.
    Je ne l'ai pas lue tout de suite. Ce défi lecture à boucler d'abord - soixante titres, soit la moitié de ce que j'aurai lu en 2020. L'envie de choisir le bon moment.
    Et elle aura été ma première lecture de 2021. Force expressive, trait de crayon avec ce jeu de noir et blanc tout en couleur. Et puis, certainement, pour ceux qui ne savent pas, la sidération. Comment ? Elle a vécu tout ça ? De cette façon-là ? Mais qui était-elle, une femme libre, une artiste, une dépravée, une sainte ? Un peu de tout ça (un peu moins la dernière). Et elle a vécu bien plus que ça encore. On parle ici d'une femme qui, sur le tard, aura deux maris aux Etats-Unis, un sur la côte ouest, un sur la côte est. La polygamie n'est illégale que si quelqu'un la remarque.
    Et le journal. Toujours. Fil rouge, ligne de vie.
    Peut-on lire Anaïs Nin sans envisager d'écrire une page de journal ? 

    J'ai rouvert la malle. Celle qui contient les cahiers, les plus vieux, qui ont passé vingt-cinq ans d'âge, les plus récents terminés il y a quelques jours, et même ce journal fictif, écrit par mes amies, en hommage, chacune une section de ma vie, pour mes trente ans. C'est dire si elles me connaissent. 
    Les amies sont toujours là.
    Les pages aussi.
    Je ne cesserai pas d'en ajouter. 
    Un jour, la malle sera trop petite. Je trouverai une solution. Je serai créative.
    Pour l'instant, elle sert surtout d'étagère. Plantes, réveil, vase. Innocent autel pour décourager les petites mains curieuses.
    L'autre jour mon plus petit garçon m'a demandé : "Mais y a quoi, en fait dedans ? Z'ai envie d'ouvrir !". Mais non, enfin. Ce n'était pas possible, il voyait bien : trop d'objets fragiles sur le dessus !
    Il a joué un instant avec la serrure et est parti bâtir des Legos.


 

dimanche 3 janvier 2021

Année vache

 


On aurait apprécié d'être prévenu en janvier 2020.
Attention, année vache.
On s'est souhaité une excellente année, le travail, les amours et surtout la santé hein, surtout la santé !

Trois mois plus tard on battait les records d'hospitalisation, de décès, de chômage, de déprime. Les célibataires doivent avoir l'impression de risquer leur vie à chaque rencontre. On n'a même pas fini la 2e vague qu'on nous confirme la 3e.

Alors je ne vous souhaiterai pas une bonne année. 

Rappelons-nous juste que, pour l'instant, nous sommes vivants. Tout reste possible. 
Et on va avancer avec ça.