jeudi 12 mars 2020

L'objet du délit



     Ceci est un bocal de pâtes.

     Non : ceci est LE bocal de pâtes. Celui qui abrite 1,5kg de spaghetti (oui, on ne voit pas bien l'échelle mais c'est un grand bocal). Pour être tout à fait précise, je dirai qu'il ne s'agit plus de spaghetti, depuis un an, mais de cappellini, c'est-à-dire strictement la même chose en plus fin (on s'est rendu compte qu'on préférait ça, à la maison, et malgré un léger surcoût, bon, ça reste des pâtes, ça va, quoi).

     Il y a dix jours, je pars en mission courses. J'oublie ma liste à la maison. J'en griffonne une au travail, assez complète, mais en oubliant un article : les pâtes. Nous survivons donc au dîner de jeudi dernier en compensant par des macaronis.

     Ah, oui, quelques informations s'imposent. Chaque jeudi soir, j'ai cours de danse. Chaque jeudi soir, mon homme prépare le dîner : des pâtes au beurre. D'abord, le jeudi est notre jour végétarien. Ensuite, c'est facile. Enfin, tout le monde aime ça. Et c'est pas cher. Chaque jeudi soir, je rentre de la danse et il me déclare : "Oh là là, je comprends pas, j'avais mis 500 grammes mais ils ont dévoré, _ _ _ _ _ en a pris trois fois" (compléter les pointillés par le prénom d'un de mes enfants, en alternance). Chaque jeudi soir, j'en prépare une portion pour le lunch bag du vendredi midi. En général j'y ajoute du fromage (French Attitude, bonjour).

     Bref. L'autre lundi, j'avais oublié les pâtes. Devant refaire des courses samedi, je le note bien clairement sur ma liste. 
     Certains parlaient de surstockage, de pénurie ; à l'autre bout du monde des Japonais se seraient rués sur le papier toilette et des Australiens se seraient battus pour quelques rouleaux (cette information est restée un mystère pour moi : survivre sans papier toilette, c'est jouable, non ? même mes élèves ont souri avec gourmandise quand je leur ai glissé qu'au pire, le livre de français qu'on n'a pas envie de lire peut dépanner…).
     Il est 17h. J'entre dans le magasin. Les gens ont l'air paisible. L'atmosphère est… normale, en fait. Les rayonnages aussi (comme on démarre par les jouets et la papeterie, le contraire serait étonnant). J'oublie ces histoires de pénurie et fais mes courses. 
      Tout se passe selon un schéma d'une telle banalité que je vais vous en épargner le récit, jusqu'au rayon pâtes. 
     Dévalisé.
     Près de lui, les étagères de riz font grise mine. Il en reste un peu quand même. Mais les pâtes ! Tout l'étalage a été vidé méthodiquement du milieu vers les côtés. Toutes les pâtes de marque distributeur, de premier prix, de grande marque, tout a disparu. Sur les côtés, il nous reste quelques paquets abandonnés, c'est presque vexant pour eux, les pauvres. Des vermicelles. Des pâtes chelou : pâtes aux oeufs que mes enfants risqueraient de recracher, pâtes complètes tellement complètes qu'elles sont couleur chocolat. Je n'ai rien contre, a priori, mais pour avoir fait un crash test à la maison, quand personne ne veut finir les torsades, c'est que ce n'est pas pour nous. Je suis pour la pâte complète en théorie, mais en pratique, je veux de la bonne vraie pâte blanche de base, avec le moins de goût possible, merci. Oui, j'ai quatre ans dans ma tête et parfois dans mes papilles. Je le vis très bien. Il reste aussi, tout au bout, là-bas, les pâtes catégorie "gourmet": des paquets aux jolis emballages, aux noms italiens, et qui rendent le plat du pauvre digne d'un aliment de luxe. Les prix s'envolent. 
     Je ne peux pas rentrer, deux fois de suite, sans pâtes. 
     En plus, on a mangé nos macaronis. 
     On s'acheminerait vers une émeute du jeudi soir.
     L'homme est très ritualisé sur la nourriture. L'enfant aussi. Alors quand un homme cuisine pour des enfants, on ne peut pas leur faire des petites blagues du genre : "Chéri, il n'y avait plus de pâtes, cette fois, ce sera quinoa !"
     Je choisis donc, au bout du rayon, ce qui ressemble le plus à ma cible : trois paquets de linguine, 500g chacun. Pour un total de 4,50e, ça fait mal. Des pâtes italiennes pour de vrai, avec tout écrit en italien sur l'emballage. Ce qui me fait une belle jambe. Pour le prix j'espère qu'elles seront bonnes.
     C'est rigoureusement la quantité que j'aurais prise en temps normale. Pourtant je me sens vaguement honteuse en passant à la caisse, surtout quand j'entends les caissières s'indigner en voyant ce rayon vide en ligne de mire : "Non mais faut faire une photo, là ! - C'est grave, quand même ! les gens font n'importe quoi".

     Il est de bon ton de s'indigner devant ce comportement absurde, ridicule, incivil, disproportionné : stocker des pâtes à la maison pour quelques centaines de personnes vaguement concernées par une maladie (donc zéro cas avéré dans mon département, précisons, et c'est toujours le cas aujourd'hui, ce que je vais savourer tant que ça restera vrai ; après, on avisera).
     Et pourtant, ce n'est pas mon envie. Au contraire.
     J'imagine le petit couple de retraités qui fait ses courses. Qui passe dans ce rayon : "Tiens, prends quand même un paquet de plus, on sait pas !". La mère de famille qui pense à ses enfants, qui se dit : "S'il fallait les tenir enfermés deux semaines avec des choux-fleurs, ça se finirait mal" et glisse deux paquets dans son caddie. A l'innocent qui en prend parce qu'il y en a. Au prévoyant qui en prend parce qu'il y en a encore. A ceux qui en prennent parce qu'ils en prennent toujours. A ceux qui ont regardé sagement l'actualité et ont tout simplement répondu à l'injonction de peur qu'on leur a balancée. A l'égaré qui n'a pas regardé la télé depuis deux mois, est passé par là, s'est dit : "tiens, je mangerais bien des pâtes ce soir" et a pris ces coquillettes sans même remarquer qu'elles erraient seules, façon lendemain de fête, sur les rayonnages.
     Mettez tout ce petit monde le même jour, au même endroit, et vous avez une pénurie.
     Eh bien, moi, tous ces gens, je les trouve plutôt attendrissants. 
     Est-ce du gaspillage ? Pas du tout. Les pâtes attendent dans les placards, prêtes à plonger quand il le faudra. Autant le gâchis alimentaire est dramatique, autant les pâtes sont certainement parmi les aliments les moins concernés - à part pour ceux qui ne supportent pas de finir leur vieux reste de macaronis (chez nous, jamais un reste de pâtes n'a fini à la poubelle : il est presque toujours mangé, dans de rares cas concédé aux poules qui se battent pour les finir).
     Et puis ces gens, finalement, vous n'êtes pas contents de savoir qu'ils ont au moins ça en réserve chez eux ? Quel mal cela peut-il faire ? Tant que personne ne s'est battu pour le dernier paquet, tant qu'aucun pugilat n'a eu lieu. Les petits vieux sont rassurés, les jeunes mangeront comme d'habitude, les flippés continueront à absorber l'actualité, tout le monde avec un paquet de pâtes dans son placard. 
     C'est humain. C'est l'effet de groupe. Mais je prêche d'autant plus la tolérance que pour être honnête, s'il y avait eu davantage sur les rayons, je n'aurais pas craché sur un paquet de torsades. J'ai l'angoisse du placard vide. Quand la famille se met à manger, il faut fournir, se tenir prêt à dégainer. 
     Sont-ils irresponsables, ces gens qui achètent tous en même temps ?  ou responsables parce qu'ils se mettent en situation de relative autonomie ? Ou juste individualistes ? 
     Serait-ce plus responsable de ne rien avoir dans son placard et de manquer de quelque chose ? Le risque est faible, il est vrai. Mais je ne supporterais pas d'avoir laissé mes enfants manquer de quelque chose par négligence (flippée, je vous dis).
     La vraie question au coeur de tout ça est la suivante : si quelqu'un se retrouve en panne de nourriture, un des stockeurs viendra-t-il l'aider ? 
     Oui. Je vote pour le oui. Parce qu'on est en France, et que la bouffe, quand même, c'est sacré. Parce qu'on n'est pas du genre à vivre à découvert niveau alimentaire : certains font des bocaux, cultivent leur potager. Ce n'est pas mon cas mais en cas de drame il me reste de la confiture (faite cet été) et du vin rouge à la cave. Je vous dis pas la tête du régime vin-confiture…diététiquement ce serait inédit. Ah, et un oeuf par jour au poulailler.
     Je vote pour le oui parce qu'on ne va quand même pas laisser son prochain sans aide. Des inconnus, je ne sais pas. Mais sa famille, ses amis, ses voisins ? 
     L'être humain est bon, capable d'empathie, et si vous affirmez le contraire passez votre chemin.
     Alors faites comme vous voulez, comme vous pouvez. N'achetez pas plus, pour marquer votre distance face aux injonctions. Achetez parce que vous avez peur. Faites ce que vous pouvez. Ce ne sera pas si grave. 
     Mais préparez-vous, si quelqu'un a besoin d'aide, à partager.

(pour être tout à fait honnête et finir ce message sans psychose, je suis persuadée que nous aurons tous de quoi nous nourrir tranquillement au fil des semaines à venir, quitte à troquer les pâtes contre les patates, sauf hélas ceux qui n'avaient déjà pas assez à manger avant ; mais mes confrères et consoeurs atteints du Syndrome du Placard Vide vivons une période délicate, qui pourrait nous coûter cher en psy, mais beaucoup moins cher en pâtes si elles reviennent dans les rayons, donc ayez pitié de nous, et ne nous jugez pas plus durement que nécessaire car on vous donnera un peu de notre boîte de flageolets si le monde s'effondre !).

jeudi 5 mars 2020

Dormez !

     Je poursuis tout doucement ma lecture de Pourquoi nous dormons, du Dr Matthew Walker. Ce livre était recommandé par Bill Gates. J'ai tendance à faire confiance à Bill Gates. Quand tu possèdes plus d'argent que tu ne pourrais en dépenser toute ta vie, tu deviens incorruptible. Personne ne te fera vanter un livre de force.
     Je le lis tout doucement car il fait bien 500 pages. J'ai atteint la moitié.
     L'auteur est très convaincant. D'abord, il sait vraiment de quoi il parle. C'est le chercheur de référence sur le sommeil, et il s'appuie également sur les expériences de nombre de confrères. 
     Soit vous lisez ces 500 pages. 
     Soit vous me faites confiance, et je vous le dis : dormez !
     On se doute que le sommeil est important, pourtant il reste un peu secondaire dans nos priorités. Quoi, juste aller se coucher, quel ennui quand on pourrait traîner sur internet ou voir des amis !
     Certes. Cependant le sommeil est le meilleur remède universel que nous possédions. Dormir peu augmente de 300% les risques d'attaque cardiaque. Cela diminue immensément notre capacité de mémorisation. 

Deux arguments d'actualité : 

- il est totalement vain de se mettre au régime si on dort trop peu. Je ne vais pas vous ressortir toute l'explication sur la leptine et la ghréline, mais ces hormones font en sorte de vous pousser à manger davantage si vous dormez peu, et par ailleurs, même en restriction alimentaire, font fondre vos muscles plutôt que votre graisse. Moralité : d'abord, dormir. Ensuite, … heu non, pas de régime, le régime c'est foireux (on en reparlera peut-être). La meilleure façon de mettre son corps en mode alerte et de l'amener à stocker dès que vous mangerez normalement.

- en période d'épidémie, dormir est absolument salvateur. Des études ont été faites et on a mesuré tout cela. Quelqu'un qui s'est fait vacciner contre la grippe après des nuits un peu plus courtes, même six heures de sommeil au lieu de huit, développera bien moins d'anticorps et sera peu protégé. Des personnes en déficit de sommeil face à un virus l'ont contracté à 50% d'entre eux, alors que 18% seulement du groupe des bons dormeurs l'avaient eu. Le meilleur médicament contre tout virus est donc le sommeil. Un vrai couteau suisse : il aide tout le système immunitaire.

     Alors pas la peine d'agresser le pharmacien pour trouver un masque ou de courir après le gel hydroalcoolique comme si notre vie en dépendait (ce qui n'est probablement pas le cas). Utilisons-en si on en a et que ça s'avère souhaitable, lavons-nous les mains souvent et DORMONS. Personne n'en parle mais après 250p avec Docteur Matthew, je vous assure que je commence à intégrer le message. D'autant que le remède n'a rien de désagréable.

     Petite parenthèse pour les éventuelles pénuries de gel hydroalcoolique : on trouve différentes recettes pour en faire soi-même. Et même dans le cas contraire, pensons à utiliser des huiles essentielles. Elles sont antibactériennes, et je ne suis pas médecin mais je préfère quelques gouttes de tea tree dans un peu d'aloe vera plutôt que rien du tout.

samedi 29 février 2020

Evidences

     Les conseils d'économie domestique me font parfois sourire.

     Dans l'idée, j'aimerais les suivre, histoire de transformer les petites dépenses insignifiantes et insatisfaisantes en appartement à Paris et en indépendance financière. Mais étrangement, ça ne marche pas.

     Le conseil martelé partout de "stop buying coffee on the go, small expenses add up" (oui, les livres sur l'indépendance financière ne sont pas toujours traduits). D'accord. J'évite soigneusement le café à emporter, pas de problème. Si on est un citadin new-yorkais qui file de taxi jaune en bureau open space, je comprends la pertinence du conseil. Mais quand on vit à la campagne, le café à emporter n'existe même pas. Je passe chez Starbucks à chaque fois que je déambule dans les rues de Paris, seule, ce qui doit culminer à quatre fois par an. Ce n'est pas y renoncer qui ajoutera un mètre carré à mon appartement virtuel.

     J'ai vu une vidéo intitulée "How I cut 20 dollars from my expenses on home products". Très amusant. Alors, disons que pour économiser 20 euros par mois en produits ménagers, il faudrait déjà dépenser vingt euros par mois. Je ne suis même pas sûre de les dépenser par an - ce qui n'est pas bon signe pour l'état de ma maison, peut-être. Encore que : avec du vinaigre et du bicarbonate, on fait pas mal de choses. En faisant la lessive à base de savon de Marseille, d'eau, de bicarbonate, de vinaigre et d'un peu d'huile essentielle, on en est à une dépense folle de… un euro par mois ? Maximum. Probablement moins. 
     Bref. 

     Et le coiffeur ? ça coûte cher le coiffeur, on y va à une certaine fréquence. C'est vite un budget. On pourrait conseiller à quelqu'un qui veut réduire ce poste de dépense :
- d'y aller un peu moins souvent (espacer de deux semaines à chaque fois c'est y aller peut-être une ou deux fois en moins par an)
- de tester les écoles de coiffure, si on est ouvert d'esprit.
     Là encore, c'est un domaine non sujet à amélioration chez moi. La dernière fois où je suis allée chez un coiffeur doit remonter à treize ans. Je déteste ça au point d'avoir décidé qu'en tant qu'adulte responsable, je ne me forcerais plus jamais à aller chez le coiffeur, quitte à avoir la coupe de cheveux que la nature me procurerait, parce que pourquoi s'infliger quelque chose de désagréable dont le résultat est toujours décevant ? Depuis, je coupe moi-même. J'aurais sûrement une coupe plus moderne avec l'aide d'un professionnel. Et en même temps ce n'est pas cela que je veux. De la même façon j'ai dû arrêter toute tentative de coloration il y a six ou sept ans. Je comprends totalement qu'on aime changer de coupe et de couleur, rien à redire là-dessus, mais pourquoi s'obliger à faire quelque chose qui n'a pas de sens pour nous ? 

     Ces postes de dépense sont des évidences pour moi. Ils ne me demandent aucun effort car l'inverse ne me procurerait que très peu de plaisir. Arrêter de déjeuner à la cantine et apporter une lunch box au travail ? Je l'ai toujours fait. Parce que je PREFERE - aucune vertu n'est donc impliquée dans ce choix. C'est facile !

     Alors, où passent mes sous ? 


Je me suis à nouveau posé la question après avoir fini de lire ce livre. Un des nombreux existant sur le mouvement FIRE : Financial Independence, Retire Early. Je l'avais acheté sur un coup de tête (ah ah, les voilà ces dépenses impromptues) et il traînait au fond de ma kindle, où je l'ai débusqué il y a quelque temps. Quand on en a lu une bonne dizaine, on n'attend pas tant que ça de plus du suivant, mais quand même, sait-on jamais…
     Et celui-ci m'a donné un regain de motivation car il pose l'équation qui paraît évidence mais qu'on ne souligne pas toujours : le temps est peut-être de l'argent, mais surtout l'argent est du temps. Du temps compressé. De la liberté de faire, de ne pas faire. C'est bien son seul intérêt. Donnez-nous cent millions d'euros et nous ne saurons pas quoi en faire (bon, donnez-les nous quand même, on va réfléchir). Donnez-nous un million et nous savons tout de suite ce qu'on veut ajouter ou ôter à notre vie. Or, un million d'euros, c'est une somme massive mais pas totalement déconnectée de la réalité. Quelqu'un qui travaillerait pendant 43 ans en gagnant 2000 euros par mois gagnerait un million d'euros. 
     Flippant, non ? 
     Car la vraie question n'est pas tant : comment les obtenir ? mais : que fait-on de cela ? Quels choix de vie pose-t-on ? 
     Je me souviens d'une conversation dans un petit restaurant tibétain, à Paris, avec deux amies et la soeur de l'une d'elle. Elle est médecin, trentenaire, vivant sa vie au jour le jour et racontait quelque chose qui l'avait frappée. Elle avait entendu une des infirmières de son service en grande conversation au téléphone, plusieurs fois, et compris que celle-ci louait des appartements. Elle-même était médecin, gagnait peut-être trois fois plus, mais était locataire et toujours un peu fauchée ; cette infirmière avait un patrimoine qu'elle faisait fructifier et, avec un salaire beaucoup plus bas, possédait bien plus.
     Encore une fois, la question n'est pas de critiquer un mode de vie ou un autre. Tout mode de vie est parfait pour celui qui l'a CHOISI. Si on dépense beaucoup d'argent en vêtements et en sorties parce qu'on adore ça, et que travailler quelques heures en plus est un effort bien justifié pour cette priorité, où est le problème ? chacun dessine sa vie à son idée. 
     Ce que j'ai plus de mal à concevoir c'est le fait qu'on se maintienne dans l'illusion. Le nombre de personnes qui affirment ne pas supporter leur travail, mais ne pas pouvoir en changer, "à cause du train de vie, je ne peux pas me permettre". Non. Là, ça sent l'aveuglement. Soit le travail est vraiment insupportable, auquel cas aucun "train de vie" ne justifie de se faire tant de mal. Soit, et c'est généralement le cas, on aime se plaindre du travail par principe mais on ne le trouve pas si ingérable, moins en tout cas que l'idée d'aller en chercher un autre, et dire "je ne peux pas" devrait plutôt devenir "je ne veux pas vraiment". 
     Dans Quit like a millionaire, Kristy Shen évoque des points dans lesquels je ne me reconnais pas. La décision d'investir en bourse - pas du tout mon truc, par incompétence et par conviction (la société de consommation et des grandes entreprises, bon…). La pression de plus en plus ingérable au travail (même si on a des points de souffrance chez nous, on n'a pas non plus un patron sur le dos qui peut nous intimer l'ordre d'en faire plus ; ou de façon plus sournoise et qu'on peut débusquer). Les hauts salaires, jusqu'à 140 000 dollars par an avec celui de son mari. 
     Alors évidemment, quand tu gagnes 140 000 dollars par an et que tu vis avec 30 000, disons que la marge est toute trouvée et ton million vite atteint. Encore que, la plupart des gens accordent leur niveau de dépenses à leur niveau de revenus et épargnent très peu, surtout aux Etats-Unis. 78% des Américains n'ont pas 1000 dollars de côté - c'est dingue non ? 
      En revanche, ce qui m'a parlé, c'est l'idée de choisir délibérément quoi faire de son argent pour en dessiner une vie sur mesure. Elle a décidé de tout plaquer une fois la somme nécessaire atteinte, et de passer son temps en voyages. Majoritairement l'Asie du Sud-Est car le coût de la vie y est très faible et qu'elle a constaté, au bout d'un an, que pour 40 000 dollars de dépenses annuelles, on peut soit vivre normalement aux Etats-Unis, soit se faire masser dans un spa en Thaïlande et être hébergé dans des conditions luxueuses. C'est un choix de vie, un arbitrage géographique. Tout le monde n'est pas prêt à le faire mais il est sain de constater que c'est plus un problème de CHOIX que de possibilité. Je n'ai aucune envie de m'expatrier. Mais je ne prétends pas qu'il me serait impossible de le faire. 

     
     "Alors, où passent mes sous ? " disais-je, et je ne compte pas me défiler pour répondre ! (je suis toujours curieuse de savoir ce que les gens font de leur argent car cela dessine leurs choix de vie, alors à moi de répondre aussi). En janvier, j'ai principalement renouvelé la garde-robe, ce qui reste assez rare d'ailleurs : quatre pantalons sur Vinted (jamais acheté autant de pantalons d'un coup !) et deux paires de bottes, le tout pour environ 300 euros. Et quelques autres bricoles sur Amazon et chez Action. En février, cette fois c'est le stock de livres que j'ai renouvelé, pour 121 euros (12 livres, une partie d'occasion sur Momox, une autre sur Amazon), des produits cosmétiques Madara (74 euros), du papier photo (16 euros), une petite plante (7 euros), deux petits casiers de rangement (27 euros), un casque bluetooth (même prix).  
     La vraie question étant : est-ce que je regrette mes achats parfois ? 
     Rarement. Seulement, parfois, ceux faits par impulsion. 
     Le problème éthique est cependant d'acheter trop souvent sur Amazon alors que l'entreprise n'a pas besoin de moi, clairement, et que ces expéditions express emballées de carton sont si polluantes. Malgré tout, difficile de faire autrement en obtenant le même résultat. Je voulais acheter la Cartoville de Paris (pour potasser le plan du 5e arrondissement, vous voyez, en prévision de mon appartement ! on se motive comme on peut et j'en ai assez des plans de Paris où la rue qui t'intéresse se trouve toujours dans la pliure de la brochure, saucissonnée). J'ai vérifié dans trois librairies autour de chez moi : pour deux d'entre elles, uniquement les Cartoville de capitales étrangères (à ce propos, le plan de Montréal est d'une géométrie hallucinante pour un européen). Pour la dernière, la Cartoville de Marseille, de Bordeaux, de Lyon… mais pas de Paris. Alors tant pis. Je l'ai commandée, encore, sur Amazon. 
     J'aurais pu faire autrement. Pas la peine de se mentir. La commander, patienter. Mais je n'ai aucune patience. Il ne me serait pas inutile d'apprendre à en avoir, au passage. J'ai choisi la solution de facilité de la consommatrice qui veut toujours tout, tout de suite.
     
     De toute façon, mars sera un mois sans achat. Dès demain, donc. Mais nous aurons l'occasion d'en reparler, puisqu'en toute logique, au lieu de flâner sur des sites marchands ou dans des boutiques, je serai toute occupée à écrire, n'est-ce pas… Et à lire mon stock de livres !
   

dimanche 16 février 2020

Lunettes

     Parfois, on se fait tout un monde de choses plutôt simples. 
     Les lunettes, par exemple.
     Il faut prendre rendez-vous chez un ophtalmo dont on sait que son planning vous laissera une place des mois plus tard. Puis, chez l'opticien, choisir un modèle qui, soyons honnête, n'aura pas une importance capitale (à part le risque d'être moche) mais vous plongera dans les atermoiements les plus profonds, car tout de même, c'est un truc qu'on porte sans arrêt. C'est le nouveau visage qu'on redessine en y ajoutant des cadres.
     En fait, non. Même pas. Au travail, je porte des lentilles. Certains ajoutent un masque pour se protéger, moi j'enlève la monture pour mieux me dissimuler. Par conséquent, lunettes moches ou pas, voilà qui compte surtout dans ma vie privée. Qui est autrement plus importante que celle menée au travail, mais moins soumise au jugement du public.

     En janvier, révision annuelle pour ma voiture. Autant attendre février pour la prescription oculaire, histoire d'étaler les factures. 
     J'y suis donc allée hier, munie de mes ordonnances et d'un peu d'espoir. Tous les opticiens étaient occupés avec des clients : parfait. J'allais pouvoir essayer tout ce que je voulais. Une grande première pour moi, ou presque. D'habitude c'est mon amie Céline qui le fait avec moi. C'est son métier. Elle sait en deux secondes ce qui va m'aller, ce qui va me plaire, et pourquoi je dois essayer cette monture qui me déplaît mais me plaira quand je l'aurai testée. Une année, ma paire de solaires s'est cassée. Je devais la voir le lendemain et lui ai demandé si elle pouvait m'en apporter une, n'importe laquelle, pour que je la lui achète (si c'est pas de la confiance, ça). Le lendemain, sur une table de pique-nique en bois rustique, au bord de la plage, elle est arrivée avec une petite mallette de six modèles et le sourire aux lèvres. Elle se marrait en me voyant essayer les paires : "Je t'en ai apporté plusieurs mais je sais exactement laquelle tu vas prendre". Ce qui n'a pas loupé.
     Mais hier, j'étais seule. Avec pour ambition de trouver un modèle dans lequel je reconnaisse une image de moi qui me parle. Un modèle dans lequel je supporte de me voir le matin au réveil, le soir, les cheveux défaits et les yeux fatigués. 
      Et la frugalité a trouvé ses limites, à moins que ce ne soit son sens profond ? A aucun moment, aucun, je n'ai vérifié le prix des montures. Jamais. Ce détail m'était profondément égal. Quelle importance qu'elles soient chères ou pas, puisque j'allais porter ça sur le nez pendant des années ? N'est-ce pas plus important qu'elles me conviennent ? 
     Etre frugal n'est pas être économe. C'est plutôt mettre des priorités dans sa vie pour la dessiner d'une façon qui fait sens.
     C'est bien grandiloquent pour des lunettes, notez. 
     Résultat des opérations : très vite, j'ai constaté qu'il me fallait rester sur une forme identique à ce que j'ai déjà, un modèle rectangulaire assez allongé. Manifestement, ce n'est pas à la mode : il y en avait assez peu (tant mieux, toujours un tri de fait). Tout modèle à la féminité ostentatoire (rose, fleurs, petits détails dorés dans les coins) frôlait le ridicule sur ma tête. Attention aux montures légèrement ailes de papillon, avec le coin qui remonte, qui me transforme instantanément en vieille institutrice célibataire revêche des années cinquante. Le noir est trop dur. Le pâle est trop pâle. Le rouge est sympa mais attire l'oeil sur lui et non sur moi, or disparaître derrière une monture n'est pas le but non plus. 
     J'ai fini avec quatre modèles en mains, essais successifs, comparatifs, et opté pour une monture plastique très simple, bleu foncé, mixte. 
     Quand l'opticienne a terminé les devis, le côté comique de l'histoire m'est apparu. Après prise en charge de la mutuelle et de la sécu, pour une paire de lunettes avec verres amincis (catégorie ultra-myope) et deux boîtes de lentilles, il me restera à charge… 39 euros. 
     Ah oui.
     Quand même.
     J'appelle Cofidis de ce pas.
     Non mais, sans rire ; tout cela me coûte moins cher qu'un plein. Je ne sais pas si je dois m'en réjouir ou me poser des questions sur la société dans laquelle on vit. Comment un objet aussi important, celui qui nous permet de voir le monde en net, peut coûter si peu ?
     Au fond, on le paie chaque mois avec les cotisations de santé. On va se dire ça. Sinon c'est trop bizarre.

mercredi 12 février 2020

Priorités



     Comme l'avait si bien dit une de mes amies un jour : "Pff... Je m'auto-soûle" (ou saoule, voilà un mot qui porte deux orthographes valides, alleluia).
     Vous connaissez la notion de priorité ?
     Pas moi.
     Je veux toujours tout faire en même temps. Pas moyen d'attendre (impatience maladive ), de renoncer (obstination crasse), d'échelonner (si je n'avance pas sur tous les dossiers, je vais les oublier, non?).
     Ce sont des projets de toutes tailles. Tresser un tapis en t-shirts recyclés. Relire toute la Recherche de Proust. Améliorer mes positions de pieds en danse classique. Marie-Kondo-iser la maison. Faire une compile musicale de la salle des profs, et y installer un corner fitness, aussi. Faire dix mille pas par jour. Lire neuf livres dans les dix-huit prochains jours (un demi par jour,  où est le problème ?). Et en écrivant ces mots, je me dis que je pourrais venir parler ici des livres lus, il y en a tant ! Ah, et accessoirement j'ai commencé à écrire un livre, mais là tout de suite, mon fils est venu bavarder et j'ai une lessive à étendre, on verra un peu plus tard ce soir. Je suis aussi la personne qui cuisine, tous les jours pour cinq, souvent six, parfois sept. Et puis j'ai décidé d'acheter un appartement à Paris.
     Est-ce que tout le monde est comme ça ? Ou alors j'ai un problème ? En tout cas ma tête fourmille et bourdonne. Toujours. A la fois très stimulant et...trop. Juste trop.
     Renoncer à quelque chose ? 
     Attendre ?
     No way. Je veux tout faire et encore un peu plus. Je suis de ces gens qui lisent un livre en entier, même les descriptions pénibles, par principe. 

     On dira que deux priorités se détachent en ce début d'année par leur caractère,  disons, massif .

1) Écrire un livre.

Ce ne sera pas la première fois, cependant pas de fiction cette fois. Je m'amuse quand je pense à le faire. Cela me prend assez peu de temps d'écriture, c'est toujours au fil de la plume, sans me relire, comme ce blog,  comme ma vie. En revanche ce texte me prend de l'énergie. Charge mentale importante car pas moyen de le faire à moitié. J'ai commencé le premier janvier et en suis à une soixantaine de pages (ce qui nous fait une belle jambe, comme dans bien des domaines ce n'est pas la taille qui compte mais l'émotion procurée :) ...).

2) Acheter un appartement à Paris 

Le projet remonte à plusieurs années. Mon conjoint et moi avons acheté trois appartements comme investissement locatif, en 2014. Tiens, une des locataires actuelles se prénomme Automne, ai-je vu sur la fiche entrant de l'agence, quel beau prénom !
Je savais que j'investirais à nouveau. Mon conjoint, lui, n'est pas intéressé. Pour le petit immeuble j'ai tout fait,  tout géré moi-même, tout payé mais bien eu besoin de sa capacité d'emprunt. Oui je l'exploite ...mais il y gagne en étant propriétaire aussi.
Je vois un tout petit appartement dans le 5e arrondissement de Paris. Avec un coin nuit ou une mezzanine.  Les prix sont hallucinants et montent encore. 200 000 euros pour un taudis, pratiquement. Ce qui me motive d'autant plus : j'ai déjà une locataire ! La fille d'une amie proche fera ses études à Paris dans un an et demi. Trop tôt pour moi, a priori, mais... qui sait ce qui peut se passer ! En avril dernier, la banque avouait ne vouloir me prêter, à moi seule, que 60 000 euros environ. Ridicule. Objectif donc : solidifier ma situation. Gonfler mon PEL, car le premier gestede la conseillère a été de vérifier mes virements permanents, en occultant totalement les virements exceptionnels - injuste sur le fond , mais je comprends pourquoi.

Ah, et puis, au fond, j'aime bien les défis.
En première année de prépa (hypokhâgne), je revoisla prof de lettres modernes découvrir avec nous le programme de l'année suivante. Le Temps Retrouvé, soit le dernier tome de Marcel Proust (déjà lui). Et elle de lancer "Mais ne rêvez pas, vous ne lirez pas toute la Recherche pendant les vacances !" Petit rire condescendant.
     Que croyez-vous que j'ai fait ?
     Cinquante pages par jour, tout l'été. J'y suis arrivée. Pas relu ce roman depuis : le moment est venu. 
     Alors cet appartement sera aussi petit que la maisonnette sur la photo,  presque.  Je l'ai placée dans la chambre, dans mon champ de vision. 
      Souviens-toi.
     L'appartement à Paris !

mardi 28 janvier 2020

Un instant de paix

     Milieu d'après-midi. Sous la couette. J'ai dormi un peu et le mal de tête qui menaçait semble reparti. Comment dire… pas des vertiges mais… "dizzy", dirait-on en anglais. Je me sentais la tête un peu effervescente.
      A côté de moi, dans le lit, mon fils. Il a six ans et demie et hier soir, chez le pédiatre, on a découvert dans le carnet de santé que sa dernière visite chez le médecin remonte à 2016. On peut donc dire sans exagérer qu'il a une santé de fer. Cette fois, il est terrassé par quatre jours de fièvre. Grippe ou état grippal. Il ne mange presque rien. Cet après-midi, pour la première fois depuis samedi, il arrive à faire quelque chose. il dessine. Une maison. Il a l'air d'aller un peu mieux.
     Alors voilà. C'est un tout petit moment de calme. Le vent souffle dehors, mais moins fort. Mes autres garçons sont encore à l'école. La phase intensive au travail est en récession (en deux semaines : deux principaux assistent à mes cours, une inspection, un entretien avec l'inspectrice, un autre avec le chef d'établissement, plus un projet lecture à boucler, et un projet éloquence à développer).
      Du silence. Du temps. Du repos.

samedi 21 décembre 2019

Cadeau !


     La photo est à l'envers, je n'avais que mon ordinateur sous la main pour la faire. Pas grave. De toute façon, aucun titre à lire. C'est bien ce qui m'a plu dans ce livre récent de Sophie Kinsella, emprunté à la bibliothèque mercredi  : la surprise. D'ailleurs, en vérité, il s'intitule Surprends-moi. 
     Alors hier soir, en rentrant du travail, j'ai regardé la série de livres entamés dans la boîte près de mon lit et décidé que non. Noël se fête. Le début des vacances aussi. Je commencerais par quelque chose de différent, à lire d'une traite.
  
     Vacances de Noël. Nous y voilà. 
     Elles ont commencé sous de bons auspices car nous avons décidé de rendre cette saison plus chaleureuse au collège. Avec une collègue, nous avons lancé le Secret Santa, qui se fait à beaucoup d'endroits mais jusqu'ici pas chez nous. Il s'agit d'offrir un cadeau à un collègue, sans qu'il en sache la provenance, et nous en recevons un sur le même principe. Nous craignions une faible implication des collègues. "Si nous sommes trois à le faire, c'est pas drôle !". En fait nous étions quarante inscrits. Quarante ! La pile des cadeaux en salle des profs était réjouissante à voir.
     D'autre part, la principale adjointe a fomenté un coup terrible : elle nous a envoyé un message effrayant, un vendredi soir, disant que la salle des profs avait été terriblement dégradée… et qu'un sapin, un train électrique et des cadeaux étaient apparus. Un calendrier de l'avent pour nous ! elle avait préparé sa déco, ses paquets, en secret et a tout installé après un conseil de classe.
     Ni une ni deux, notre vengeance fut terrible. Nous lui avons concocté un calendrier de l'avent, tout d'un coup : chaque collègue qui le souhait préparait un petit cadeau, jusqu'à en avoir vingt-quatre sur la liste. Nous avons rencontré un écueil : trop de volontaires ! qui se sont partagé certains jours. Chacun précisait quel type de cadeau il envisageait et il y a eu peu de redites. 
     Hier matin donc, à la récréation du matin, ce fut le grand déballage et les surprises sans fin. Une vraie joie de finir l'année sur cette atmosphère. 
     La collègue qui m'a offert mon cadeau (…et dont je connaissais le nom, puisque j'avais contribué au tirage au sort) m'a peint un tableau !!! je ne savais même pas qu'elle peignait !

     Reste à se glisser dans les vacances comme dans un chausson, à en retirer le meilleur et à préparer l'année 2020. Quels projets pour 2020 ? difficile à dire. J'ai des idées, mais pas toutes encore. 
     Et puis j'ai encore beaucoup à lire pour compléter le défi lecture dont j'avais tout oublié jusqu'à fin novembre...